Fraudes et trucages

Dissolution de L’Assemblée Nationale du Niger

Le président Mamadou Tandja opte pour le coup de force. La cour constitutionnelle ayant refusé son initiative de référendum pour modifier la Constitution, il a décidé ce mardi 26 mai 2009 de dissoudre l’assemblée nationale.

Ce sont vingt-trois députés de l’assemblée nationale du Niger qui ont saisi, le 8 mai dernier, la Cour constitutionnelle pour avoir son avis sur le projet de référendum annoncé par le président Mamadou Tandja. L’avis défavorable au chef de l’Etat est tombé le lundi 25 mai.

Par ailleurs, ce sont des députés de cette même Assemblée qui forment la Haute cour de justice, celle-là même qui a accordé une liberté provisoire le 23 avril dernier à l’ex-Premier ministre Hama Amadou, l’ancien dauphin devenu l’ennemi politique numéro un du pouvoir. Il était écroué pendant dix mois dans une affaire de détournement de trente-neuf millions de francs CFA.

La réplique a été cinglante : l’assemblée nationale du Niger vient d’être dissoute, ce mardi 26 mai 2009, moins de 24 heures après le camouflet de la Cour Constitutionnelle rejetant le projet du référendum initié par Tandja pour s’accrocher au pouvoir.

Guerre déclarée entre le Président et l’Assemblée Nationale

C’est l’épilogue d’un bras de fer entre l’opposition, une partie de la Société Civile et le président Tandja. En fin manoeuvrier, Tandja a brandi la dernière carte que lui autorise la constitution qu’il veut "scalper" : il a pris de court les députés (dont certains siégent à la Haute Cour de Justice) qui voulaient le traduire en justice pour parjure puisque l’Article 39 dit qu’ « Avant son entrée en fonction, le Président de la République prête serment sur le Livre - Saint de sa confession devant la Cour Constitutionnelle, en présence des membres de l’Assemblée nationale, en ces termes : "Devant DIEU et devant le peuple nigérien, Nous …………Président de la République élu conformément aux lois, jurons solennellement sur le Livre - Saint (ici le Coran).de respecter et faire respecter la Constitution que le peuple s’est librement donnée... [...]En cas de parjure, que nous subissons les rigueurs de la loi. »

Motion de censure en perpective ?

En outre, le gouvernement est sous la menace d’une motion de censure qui rendrait le pays ingouvernable. Tandja sait que beaucoup de députés sont incontrôlables y compris dans son propre camp (MNSD « Mouvement National pour un Société de Développement », 48 députés sur 113) divisé entre les partisans de l’ancien premier ministre Hama Amadou, et les députés favorables au Président. La motion pourrait passer, comme c’était le cas en 2007, lorsque le dauphin présumé de Tandja et premier ministre Hama Amadou (également président du MNSD à l’époque) a été défait malgré sa majorité à l’assemblée. "Le MNSD a perdu son âme [en votant contre moi, son président] », reconnaîtra Hama Amadou au soir de sa défaite.D’ailleurs, les députés étaient en conclave pour discuter de l’opportunité du référendum, lorsqu’ils ont été informés de la dissolution de leur assemblée. Selon les sources proches de cette institution, la majorité des députés qui devaient émettre un avis consultatif ne sont pas favorables à ce projet.

Le Tazarce

Les raisons qui poussent Tandja à persister dans son Tazarce [1] (continuité en langue haoussa) est la division des partis politiques sur la prolongation de 3 ans ou pour une nouvelle Constitution (la 6è en 50 ans d’indépendance !). Ainsi deux grands partis de la majorité (le RSD de Mr Cheiffou Amadou et le RDP de l’ancien président assassiné Ibrahim Baré Maïnasara) appuient Tandja dans ses basses oeuvres. La Convention Sociale Démocrate (CDS -majorité-, 22 députés) louvoie entre les déclarations officielles anti tazarce de son bureau politique et le silence complice de son président Mahaman Ousmane (par ailleurs président de l’assemblée nationale). D’ailleurs, est-ce un signe si ce dernier est absent de Niamey au moment de la dissolution ? Tandja s’appuie sur une mobilisation populaire, car dit-il devant un Sarkozy approbateur, "en bon militaire, je ne toucherais jamais la Constitution, mais... si le peuple me rappelle pour parachever mes chantiers de grands travaux, je ne dirai pas non à mon peuple... Comprenne qui pourra !

Levée de boucliers immédiate de la Société Civile, réunie dans un Front de Défense de la Démocratie (F.D.D.) et de l’opposition qui organisent dans la foulée une manifestation le 9 mai rassemblant quelques 20 000 participants. Les Tazarcistes répliquent le lendemain sous la houlette d’un obscur homme d’affaires surnommé Dan Dubaï (originaire de Zinder), dans une manifestation dont les chiffres sont en deçà de celle de l’opposition. Demi-échec, reconnaîtra le clan présidentiel.

La dissolution du 26 mai découle d’une logique du président Tandja de se maintenir à travers le Tazarce devenu l’arlésienne depuis presque un an. Ce mouvement débute à Zinder (deuxième ville du pays), lors de la pose, le 27 octobre 2007, de la première pierre des travaux de construction de la raffinerie financée par les Chinois par Tandja. Ce fief historique de la CDS est tenu des mains de fer par un laudateur de Tandja, le gouverneur Yahya Yandaka. Ce dernier, secondé par l’inénarrable Dan Dubaï met sur pied un comité d’accueil de la délégation présidentielle, des jeunes vêtus de Tshirt floqué Tazarce suppliant Tandja de rempiler. Le Tazarce est désormais engagé. Et ce n’est pas le Conseil des Sages de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) venu à Niamey les 15 et 16 mai, marquer leur réprobation du projet de révision de la constitution ou d’une éventuelle prolongation à six mois des élections générales qui fera fléchir le président Tandja.

Mais pour être objectif, en écoutant les commentaires des habitants de Niamey sur la BBC Haoussa et de quelques amis, on a l’impression d’un vrai début de plébiscite pour Tandja. Le comportement de la classe politique et surtout des députés est là pour montrer la défiance populaire dans laquelle Tandja s’engouffre : les « députés – commerçants » (comme on dit au Niger) dont plus de 50% sont analphabètes, déconnectés le plus souvent de leur terre d’élection. Ils sont connus pour leur propension à faire du business tous azimuts, à contracter des prêts qui ne seront jamais remboursés, à exceller dans l’impunité et à s’octroyer des primes mirobolantes (dizaines de milliers d’euros pour un député et 400 000 euros/an pour le seul président de ladite institution !). A cela s’ajoutent des prêts en nature non remboursés (tracteurs), ce qui a valu la levée des boucliers de la Société Civile.

Le rouleau compresseur en marche : inarrêtable ?

Pour toutes ces raisons, Tandja est, il le faut le dire, face à un boulevard. En dissolvant l’assemblée, rien ne l’empêche à programmer son référendum pour la 6ème République et à s’octroyer une nouvelle majorité confortable. La constitution nous rappelle en son Article 48 : Le Président de la République peut, après consultation du Premier ministre et du Président de l’Assemblée nationale, prononcer la dissolution de l’Assemblée nationale. Une nouvelle Assemblée est élue quarante-cinq (45) jours au moins et quatre-vingt-dix (90) jours au plus après cette dissolution. La Françafrique fait son retour en force au Niger. Pour les milieux industriels, dont Areva, et politique (Sarkozy en tête), Tandja est le meilleur garant des intérêts françafricains, malgré un début de nationalisme sourcilleux en jouant la carte de la concurrence avec les chinois. A 70 ans, il est perçu par Sarkozy (mais aussi Anne Lauvergeon) comme un "sage et modéré" face au remuant et principal opposant Mahamadou Issoufou - 55 ans -(du PNDS, 25 députés), qui a peut-être le tort d’appartenir à l’Internationale Socialiste.

A.LALO

Sigle des quelques partis évoqués dans le texte sur les 58 que compte le paysage politique nigérien :

RDP : Rassemblement pour la Démocratie et le Progrès de l’ancien président assassiné (par sa garde rapprochée en 1999) Ibrahim Baré, est favorable à une nouvelle constitution qui abrogerait les articles sur l’amnistie des assassins. Il est pour une Constitution de type présidentielle. Son président Hamid Alghabit (ancien premier ministre -touareg -) est Président du Haut Commissariat aux Collectivités territoriales. (6 députés –majorité-)

RSD : Rassemblement social Démocrate, issu d’une scission de la CDS. Son leader, Cheiffou Amadou (ancien premier ministre) est président du Conseil Economique et Social. Membre de la coalition au pouvoir. (7 députés –majorité-).

MNSD : Mouvement National pour la Société de Développement, ancien parti-Etat, créé sous la dictature de Kountché en 1983 est le principal parti de la majorité dont sont issus Tandja, Hama Amadou. Ce parti traverse une crise du fait de la mise à l’écart des partisans de Hama Amadou, le dauphin potentiel de Tandja, (aujourd’hui ennemis intimes) emprisonné pour détournement du fonds de la presse en juillet 2008 et envoyé se soigner à l’hôpital américain de Neuilly il y a peu.

CDS : Convention Démocratique et Sociale de l’ancien premier président démocratiquement élu (en 1993), Mahaman Ousmane (auj. pdt de l’Assemblée Nationale). Membre de la majorité au pouvoir (22 députés).

PNDS : Parti nigérien pour la Démocratie et le Socialisme, principal parti de l’opposition. Son président Mahamadou Issoufou (ingénieur des mines) est un ancien cadre de la Somaïr d’Arlit (Société des Mines de l’Aïr, filiale d’Areva).

Voir en ligne : Mamadou Tandja dissout le Parlement (RFI)

Notes

[1] prononcé Tazartché, mouvement apparu pour la première fois au Nigeria en 2007, lorsque le président sortant Olusegun Obasanjo voulait briguer un troisième mandat en dépit de la Constitution. Sans succès.